J’ai décidé de Vendre Adobe
Pourquoi j'ai finalement vendu Adobe (le cas n'est pas qu'une histoire d'IA)
Le cas Adobe fait beaucoup parler en bourse, et pour cause : l'action baisse énormément. Valorisée aujourd'hui autour de 10-12 de PE, elle a perdu plus de 60-70 % depuis ses plus hauts. Beaucoup y voient une décote injustifiée et un point d'entrée irrésistible.
J'avais moi-même consacré une vidéo à mon achat potentiel (« Adobe, le prix est irrésistible, faut-il acheter en 2026 ? »), et j'ai effectivement acheté Adobe début février, en y consacrant ma DCA quality (1 000 € à ~295 $). C'était alors la plus petite position de mon portefeuille (~1 %). Aujourd'hui, l'action est autour de 243 $. Mais j'ai depuis reconsidéré ma position, pour quatre raisons principalement apparues après mon achat. Voici pourquoi j'ai vendu.
Ma thèse initiale
Elle était simple : l'IA n'est pas vraiment un problème pour les SaaS, et il y a beaucoup de FUD (Fear, Uncertainty and Doubt). On a eu la « SaaS Apocalypse » quand Anthropic a sorti Claude Cowork, massacrant quantité de boîtes (S&P Global, FICO, Constellation Software, Salesforce, Intuit, Wolters Kluwer…). Je ne suis pas convaincu que l'IA puisse remplacer les SaaS — d'où ma thèse plutôt bullish sur le secteur et ma grosse position en Constellation Software.
Adobe, en plus, est exposée à plus de 75 % au B2B et aux grands comptes (Fortune 500), via deux segments : Digital Media (75 % des ventes : Creative Cloud avec Photoshop, Illustrator, Premiere Pro… et Document Cloud avec Acrobat) et Digital Experience (25 % : analytics, Sensei, Experience Manager, e-commerce avec Magento). Une clientèle résiliente, des produits diversifiés, une forte inertie au changement et des logiciels très difficiles à répliquer (personne ne va « vibe coder » un équivalent d'Illustrator du jour au lendemain).
Alors qu'est-ce qui a changé ? Quatre choses.
1. Tout le monde déteste Adobe
Point récurrent et ancien : dans le milieu créatif, la réputation d'Adobe est catastrophique. Les raisons :
Un prix exorbitant : ~60 €/mois, soit 720 €/an — plus qu'une licence Photoshop à vie coûtait avant l'abonnement (~700 € en 2010).
Des pratiques de désabonnement abusives : un parcours du combattant, avec des frais de résiliation anticipée (50 % du restant dû) jugés illégaux par la FTC aux États-Unis, ce qui a valu à Adobe des procès et des dédommagements.
Le scandale de juin 2024 : une mise à jour des CGU donnant accès aux données des utilisateurs pour entraîner leur IA — tollé général, puis rétropédalage.
Firefly entraîné sur Adobe Stock, dont les commissions aux créateurs ont été progressivement réduites (de 50 % à 33 %, puis presque rien), alors que c'était un avantage compétitif et un effet de réseau.
Des bans de comptes arbitraires, l'échec du rachat de Figma, et le bloatware : des logiciels lourds, vieux, gourmands et instables (qui n'a jamais vu Premiere Pro crasher ?).
Beaucoup de créateurs se font une fierté d'avoir quitté l'écosystème. Tapez « Adobe » sur YouTube (en navigation privée) : vous ne verrez que des vidéos négatives.
Cela dit, la réputation, à la limite, on s'en fiche : 75 % des clients sont du B2B et du grand compte, peu sensibles à ces polémiques qui touchent surtout les créateurs indépendants. Le vrai problème est ailleurs.
2. La concurrence, sur tous les fronts
C'est le point noir principal. Adobe se fait attaquer — et souvent battre — partout.
Canva est le plus gros concurrent, et il pulvérise Adobe en tenant à la fois le segment débutant et, désormais, le professionnel. Tous les « débutants » du design utilisent Canva pour leurs slides ou productions simples (~90 % de la population). Mais surtout, Canva a racheté Affinity (mars 2024) et l'a récemment rendu 100 % gratuit. C'est un game changer : un seul logiciel gratuit regroupant Photoshop, Illustrator et InDesign, avec une interface très proche, des capacités développées, plus fluide et moins gourmand. Seule l'IA est payante. Un vrai « Adobe killer ».
Figma — que justement Adobe a tenté de racheter en 2022, échec qui lui a coûté 1 milliard de dédommagement — attaque frontalement. À l'origine simple outil de design d'interface collaboratif (devenu la référence UX/UI, devant Adobe XD et Sketch), Figma a lancé, financé indirectement par l'argent d'Adobe, toute une gamme : FigJam (équivalent Miro), Figma Slides (PowerPoint), Figma Draw (Illustrator/Affinity), Figma Buzz (Canva/Adobe Express), Figma Sites (Webflow/Wix/l'ancien Dreamweaver) et Figma Make (création IA). À titre personnel, Figma a totalement remplacé mes usages de Photoshop, Illustrator et Adobe XD depuis 2021 — pour 160 €/an contre 720 € chez Adobe.
Apple s'y met aussi : pour 12,99 €/mois (2,99 € pour les étudiants), sa Creator Studio donne accès à Final Cut Pro (équivalent Premiere Pro, sur lequel j'ai basculé mon montage), Motion, Pixelmator Pro (Photoshop/Illustrator), Logic Pro (musique), plus la suite bureautique (Pages, Numbers, Keynote, Freeform). Moins cher, plus rapide et plus stable sur Mac.
DaVinci Resolve (Blackmagic Design), enfin, vole le marché professionnel : gratuit (ou 300 € à vie, rentabilisés en moins de 6 mois de Creative Cloud). Tout Hollywood l'utilise pour le montage, avec les meilleurs outils d'étalonnage du marché. Ils viennent même de sortir une solution photo visant directement Lightroom, l'un des derniers grands logiciels professionnels d'Adobe.
Ce qui m'inquiète le plus : dans les années 2000, l'avantage compétitif d'Adobe venait du fait que tous les étudiants « craquaient » ses logiciels et se formaient dessus. Aujourd'hui, ce n'est plus nécessaire — les nouvelles générations se forment sur Affinity, Figma, Final Cut, DaVinci Resolve… Ce sera une longue agonie. Chaque concurrent gagne soit sur le prix, soit sur la qualité.
3. Le départ du CEO
Shantanu Narayen a annoncé son départ le 12 mars 2026, après plus de 18 ans à la tête du groupe — au pire moment, alors que la boîte est attaquée de toutes parts et subit le FUD IA. Aucun successeur n'est encore nommé, ce qui ajoute à l'inquiétude : impossible de savoir si ce départ était prévu de longue date, justifié, ou motivé par un pressentiment.
4. Mon expérience client désastreuse
Après mon achat, nous avions besoin d'une solution de signature électronique chez Bagger. Tant qu'à faire, j'ai voulu rentabiliser mes actions en essayant Adobe Sign (intégré à Acrobat). Erreur. J'ai pris le plan à 15 €/mois pour découvrir cinq minutes plus tard qu'il était limité à des documents de 15 pages — une limite mentionnée nulle part, que j'ai fini par trouver sur un forum. La grille tarifaire d'Adobe est par ailleurs illisible.
J'ai annulé, demandé un remboursement, et payé DocuSign (~160 €/an, moins cher et sans limite de pages). Ironie du sort : Google a ensuite sorti la signature électronique gratuitement pour les utilisateurs de Google Workspace. Si j'avais attendu deux mois, j'aurais économisé 160 €.
Ma conclusion : vendu
J'ai vendu Adobe, avec une moins-value d'environ 10 % (pas catastrophique). Le capital a été réalloué vers Constellation Software, où j'ai bien plus de conviction pour jouer la « contre-SaaS Apocalypse » — en gardant la même thématique dans le portefeuille. À la place d'Adobe, ma nouvelle position est désormais Meta.
Tous les signaux sont négatifs, et ce n'est pas qu'une question d'IA. Ceux qui pensent qu'Adobe chute uniquement à cause de l'IA se trompent : le problème est plus profond. L'entreprise se fait dévorer et perd son avantage compétitif. Le vrai tournant, selon moi, c'est l'échec du rachat de Figma — c'est là que la chute a commencé, avant même les histoires d'IA. Dans 10 ans, cette boîte aura de sérieux problèmes.
Je reste convaincu que les SaaS ne seront pas remplacés par l'IA et que beaucoup de baisses sont injustifiées à cause du FUD. Mais Adobe, elle, est une entreprise en déclin, avec un avantage compétitif en déclin. Heureusement, ce n'était que 1 000 € — presque insignifiant. Je pense ne jamais revenir sur cette boîte.
Ce n'est évidemment pas un conseil en investissement. Si vous n'êtes pas d'accord, dites-le-moi en commentaire.
Ceci n'est pas un conseil en investissement. Faites vos propres recherches avant toute décision.