Ils ont noyé le Ricard ? (Fusion)
La fusion avec Brown Forman est-elle une bonne ou mauvaise idée ?
Fusion Pernod Ricard / Brown-Forman : bonne ou mauvaise nouvelle ?
Aujourd'hui, on parle de Pernod Ricard et de sa dernière grosse news : le projet de fusion avec Brown-Forman, une entreprise américaine. Que cela implique-t-il pour les deux groupes ? Est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle ? Et pourquoi cette fusion tombe-t-elle au pire moment ?
À noter : ce n'est pas de la spéculation, la fusion a été confirmée par les deux entreprises. Reste à savoir si elle aura réellement lieu.
Un cours de bourse dans les abysses
Le cours de Pernod Ricard est au plus bas depuis 10 ans : une véritable descente aux enfers. À ~66 €, soit –65 % depuis les plus hauts historiques (~190 €), avec un PE autour de 11-12. On note un léger rebond (de 59 à 66 €) au moment de l'annonce de la fusion.
Qui fait quoi ?
Le business model des deux est simple et identique : fabricants et revendeurs d'alcool (principalement des spiritueux), avec des marques et des zones géographiques différentes.
Pernod Ricard possède un vaste portefeuille : marques internationales (Ricard, Ballantine's, Mumm, Malibu, Chivas, Jameson, Absolut), marques de prestige (Perrier-Jouët, Martell, The Glenlivet, Havana Club), spécialités (Lillet, Pernod, Suze, Monkey 47) et marques locales stratégiques (Pastis 51, Kahlúa). Très diversifié, positionné sur les spiritueux et le champagne, avec un réseau de distribution exceptionnel en Europe, en Inde, en Asie et en Afrique.
Brown-Forman, à l'inverse, est bien plus concentré, principalement sur le whisky avec sa marque phare Jack Daniel's (un bourbon américain). Ils ont aussi de la tequila (Herradura, El Jimador), du rhum (Diplomático), du gin (Fords, Gin Mare) et la liqueur Chambord. Leur force : l'Amérique du Nord.
Pernod Ricard est bien plus gros : ~19 milliards de capitalisation (contre ~12 pour Brown-Forman), ~12 milliards de CA (contre ~4) et ~1,8 milliard de bénéfices (contre ~800 millions).
Comparaison des fondamentaux
Croissance du CA sur 10 ans : 3,79 % (Pernod Ricard) vs 3,62 % (Brown-Forman).
Croissance des EPS : 7,08 % vs 3,61 % — net avantage Pernod Ricard.
Marges : Pernod Ricard maintient ses marges (59 % brute, 26 % opérationnelle, 14 % nette) ; Brown-Forman a une meilleure marge nette (21 %) mais des marges brutes et opérationnelles en déclin.
Retours sur capitaux : légèrement positifs à long terme pour Pernod Ricard (ROIC 6 %, ROCE 9 %), mais meilleurs quoique décroissants pour Brown-Forman (ROIC 12 %, ROCE 15 %).
Dette : nettement moins endettée côté Brown-Forman (dette nette/EBITDA de 1,77 contre 3,28 pour Pernod Ricard).
En résumé, Brown-Forman n'a pas des chiffres exceptionnels, mais un meilleur ROIC et moins de dette que Pernod Ricard, avec des marges similaires (tendance négative).
Pourquoi fusionner ?
Il s'agirait de compenser un élément manquant du portefeuille de Pernod Ricard : un whisky fort sur le marché américain, où le groupe est faible. C'est précisément ce que vise Jack Daniel's. De son côté, Brown-Forman bénéficierait de l'énorme réseau de distribution de Pernod Ricard en Europe, en Asie et en Afrique (n°1 en Inde).
L'objectif : rivaliser avec Diageo, le géant britannique toujours largement leader (~41 milliards de capitalisation, ~20 milliards de CA, soit le double de Pernod Ricard). Post-fusion, le groupe Pernod Ricard / Brown-Forman pourrait théoriquement peser ~35 milliards de capitalisation et ~16 milliards de CA — bien plus comparable à Diageo.
Le point noir : le contrôle familial
Point crucial : les deux groupes sont contrôlés par leurs familles fondatrices. Cela peut être une stratégie pour garder le contrôle, mais aussi une source de déséquilibre :
Famille Ricard : ~20 % des droits de vote, ~13 % du capital.
Famille Brown : ~67 % des droits de vote, ~50 % du capital.
La famille Brown pourrait donc devenir le principal actionnaire de la nouvelle entité, avec plus de poids décisionnel que la famille Ricard. On ne sait absolument pas comment sera structuré le management après la fusion — c'est la plus grande zone d'ombre.
Les synergies possibles
Le « power couple » du bar : complémentarité quasi parfaite. Pernod Ricard apporte le scotch (Chivas), le cognac (Martell), la vodka (Absolut) ; Brown-Forman apporte le roi du bourbon (Jack Daniel's). À eux deux, une réponse à chaque commande dans n'importe quel bar du monde.
Domination géographique : Pernod Ricard ouvre la Chine, l'Inde et l'Europe à Brown-Forman ; Brown-Forman offre une autoroute de distribution aux US.
Économies d'échelle massives : camions, embouteillage, budgets marketing mutualisés — potentiellement des centaines de millions d'euros d'économies par an.
Plus de poids face aux distributeurs (Walmart, Carrefour…).
Vision long terme : l'influence des deux familles permettrait une stratégie sur 10-20 ans, loin du court-termisme des fonds.
Les risques
L'antitrust (FTC aux US, régulateurs européens) pourrait annuler la fusion ou forcer la vente de marques. Les précédents ne manquent pas : la fusion NYSE-Euronext, celle de Deutsche Börse et du London Stock Exchange (2016), ou le rachat de Figma par Adobe.
Le choc des cultures : une multinationale française et une entreprise du vieux Sud américain, deux écoles de management très différentes.
La question de la direction : qui dirigera ? Qui sera le prochain CEO ? Inconnu.
L'endettement : Pernod Ricard est déjà très endetté (>3,2 de dette nette/EBITDA).
La souveraineté nationale : en France, voir un fleuron fusionner avec un groupe américain pourrait déclencher une tempête politique, voire des blocages gouvernementaux.
Le PEA : où sera le prochain siège ? La cotation primaire restera-t-elle à Euronext, ou passera-t-elle au NYSE ? Un vrai danger pour les particuliers détenant Pernod Ricard via un PEA : en cas de perte d'éligibilité, leur position pourrait être liquidée automatiquement.
Ma conclusion
Pour l'instant, je ne sais pas quoi en penser : une telle fusion est à double tranchant. Elle peut créer de belles synergies (intégration de Jack Daniel's, ouverture croisée des marchés) et de grosses économies d'échelle. Mais elle peut aussi être annulée par les régulateurs — ce qui referait chuter le cours. Le danger de la dette est réel, et la plus grosse zone d'ombre reste le management de la future entité : la famille Ricard gardera-t-elle le contrôle, ou se fera-t-elle évincer ? Personne ne le sait. La seule chose à faire, c'est attendre de voir.
Personnellement, je conserve ma petite position (~2 000 €), dans le cadre de mon portefeuille dividende. Je ne la détiens pas via un PEA mais via le compte-titres de ma société, donc je suis peu exposé à ce risque spécifique. Mais si vous la détenez sur PEA, suivez la news de près : en cas de perte d'éligibilité, votre position serait clôturée et vendue automatiquement.
Et vous, qu'en pensez-vous ? Si vous voyez des informations que j'ai ratées, complétez en commentaire.
Ceci n'est pas un conseil en investissement. Faites vos propres recherches avant toute décision.